Sur Signal, un message éphémère ne l’est pas forcément

Sur Signal, un message éphémère ne l’est pas forcément

2 Septembre 2026

Retour d’expérience récurrent

Dans mon activité, je suis régulièrement amené à examiner des échanges numériques sensibles. Militant, journaliste, professionnel du droit, cadre d’entreprise : le profil varie et peu importe celui-ci. Mais la problématique présentée à la suite revient souvent avec une constance troublante.

Des informations importantes ont circulé sur Signal. Les messages éphémères étaient activés, avec des délais courts. La personne pensait avoir limité durablement les traces laissées sur les terminaux. Puis le doute s’installe. Pas nécessairement parce qu’un export complet lui a été renvoyé. Plus souvent parce qu’un élément d’une conversation censée avoir totalement disparu réapparaît ailleurs, ou simplement parce que la logique technique impose de se poser la question de ce qui s’est réellement produit sur le terminal de l’autre personne une fois le message déchiffré.

1) Sur la protection offerte par le chiffrement, et ses limites :

Signal demeure l’un des meilleurs outils grand public pour protéger le contenu d’une conversation contre les intermédiaires.

Le protocole de Signal repose sur plusieurs mécanismes cryptographiques. L’établissement d’une session sécurisée utilise aujourd’hui PQXDH, évolution de X3DH intégrant une composante de résistance aux attaques quantiques. Le double ratchet renouvelle ensuite les clefs de chiffrement au fil des messages. L’objectif est qu’un message soit chiffré sur l’appareil de l’expéditeur et ne redevienne lisible qu’après déchiffrement sur celui du destinataire.

Les serveurs de la plateforme sont conçus pour ne pas disposer du contenu en clair des conversations chiffrées de bout en bout et pour limiter les métadonnées qu’ils conservent (même si cela est à prendre avec des pincettes et fera l’objet d’un article ultérieur).

Dans plusieurs procédures judiciaires américaines dont Signal a publié les réponses, les informations disponibles se limitaient notamment à la date et l’heure de création du compte ainsi qu’à la dernière date de connexion au service.

Cela doit toutefois être compris avec précision. Cette limitation ne concerne ce que Signal est susceptible de détenir et de communiquer. Elle ne signifie pas qu’aucune trace technique n’existe ailleurs.

Les messages éphémères ajoutent une couche de précaution utile. Ils réduisent l’accumulation d’historiques anciens sur les appareils des participants. En cas de perte, de vol, de saisie judiciaire ou de consultation opportuniste d’un téléphone, il est préférable que les échanges sensibles ne soient plus consultables dans l’application. Cette fonction a une vraie valeur opérationnelle en matière de limitation de la surface d’exposition.

Mais sa portée est strictement limitée. Les messages éphémères ne sont pas conçus pour les situations dans lesquelles le correspondant lui-même constitue un risque. Cette fonctionnalité n’est pas adaptée lorsqu’un contact est un adversaire, notamment parce que le destinataire peut photographier l’écran avec un autre appareil avant la disparition du message, sans même évoquer les possibilités sur l’appareil en question.

La raison est purement architecturale : une fois le message affiché sur l’écran du destinataire, il a nécessairement été déchiffré et rendu en clair. À partir de ce moment, le comportement du logiciel qui s’exécute de son côté n’est plus sous le contrôle de l’expéditeur.

Les messages éphémères ne constituent pas une instruction cryptographique imposant au réseau de détruire toute copie. Ils relèvent en pratique d’une règle de gestion locale appliquée sur les appareils qui participent à la conversation, et non au niveau du réseau.

2) Sur l’absence de maîtrise de l’expéditeur après le déchiffrement :

Le code source des clients Signal est public. C’est une force : cela permet l’audit du code, l’identification de vulnérabilités, l’examen des mécanismes de sécurité et l’amélioration de certaines fonctions.

Mais cela permet également de compiler une version modifiée de l’application tel le vénérable fork Molly par exemple, mais aussi une version susceptible de conserver localement ce que le client officiel est censé supprimer.

Une application modifiée peut ignorer le minuteur d’expiration. Elle peut archiver un média à lecture unique, dit envoyé en « X1 ». Elle peut aussi préserver une copie locale d'un message avant qu’une demande de suppression à distance de l’expéditeur ne soit traitée sur le terminal du destinataire.

Ces opérations n’exigent pas nécessairement un outil connu ou largement diffusé, qui ne sera volontairement pas nommé ici :

Capture d'écran du fork en question.

Une version personnelle compilée pour un usage privé à partir du code source public suffit tout autant.

Et ces opérations ne supposent absolument pas de casser le chiffrement de Signal. Le chiffrement a ici parfaitement fait son travail : le message a été transmis de manière confidentielle entre deux appareils.

Mais le destinataire, parce qu’il doit lire le message, en a reçu une version déchiffrée. Il peut alors en conserver une trace, par les moyens les plus élémentaires, comme une capture d’écran, ou par des moyens plus sophistiqués impliquant par exemple l’utilisation d’un client modifié.

3) Sur l’impossibilité de vérifier ce qui se passe chez le destinataire :

L’expéditeur peut vérifier les numéros de sécurité afin de réduire le risque d’une attaque de type MITM (man in the middle), à condition que cette vérification soit réalisée avec son correspondant par un canal indépendant et fiable.

Il peut constater qu’un nouvel appareil a été lié ou qu’une clef a changé.

Ces contrôles sont importants et doivent être pratiqués systématiquement lorsque l’identité du correspondant est déterminante.

Ils ne disent cependant rien de ce qui se produit réellement une fois le message déchiffré et affiché.

Il n’existe pas de mécanisme technique permettant à l’expéditeur de s’assurer que le destinataire utilise une application non modifiée, à jour, qu’aucune sauvegarde n’est réalisée et que les règles de suppression prévues par le logiciel officiel sont effectivement respectées.

C’est une conséquence structurelle de toute communication numérique.

Pour qu’un message soit lisible, il doit être affiché en clair sur un terminal contrôlé par quelqu’un d’autre. Aucun protocole de chiffrement de bout en bout ne peut contourner cette réalité physique.

Le chiffrement permet de protéger le trajet du message. Il ne permet pas de contrôler, avec le même degré de certitude, ce que son destinataire fait du contenu une fois qu’il l’a reçu.

4) Sur la nécessaire maîtrise du risque informationnel :

Quelques principes simples s’imposent.

Il ne faut jamais transmettre par messagerie une information que l’on ne souhaiterait pas voir réapparaître un jour. La formule est brutale, mais elle reste à mon sens la plus honnête.

Pour les échanges à fort enjeu, il convient de prévoir des canaux et des procédures distincts : une rencontre physique lorsque cela est possible et justifié, une communication orale en gardant à l’esprit qu’elle peut elle aussi être enregistrée, une compartimentation stricte de l’information, un chiffrement de fichiers avec un secret communiqué par un canal séparé, etc.

Il faut également limiter les informations transmises au strict nécessaire.

Signal reste un excellent outil pour protéger le contenu des échanges contre les serveurs, les opérateurs et de nombreux tiers. Les messages éphémères restent utiles pour limiter les traces laissées sur les appareils.

Mais il faut abandonner une illusion : dès lors qu’une information est affichée sur l’écran d’un interlocuteur, elle est déjà entre ses mains, y compris s’il est mal intentionné.

Le problème n’est pas de savoir si cette situation se produira. Il est de savoir si l’on a accepté, en amont, d’en assumer les conséquences.

Crédits image : Unsplash - appshunter.io

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